Le labyrinthe de Douglastown
L’acte de créer, tout comme son résultat – l’apparition dans notre monde de quelque chose qui avant n’existait pas – m’a toujours émerveillé et cela, que la nouveauté en cause soit matérielle ou spirituelle, individuelle ou collective, complétée ou encore en processus.
À ce sujet, au printemps de 2001, la création d’un labyrinthe sur le terrain du Centre communautaire de Douglastown fut pour moi une expérience particulièrement forte. En une très brève période de temps, je pus être le témoin de l’émergence d’une idée novatrice et des énergies que celle-ci fit surgir pour l’amener jusqu’à sa réalisation.
Ce fut Lorraine, ma femme, qui lança l’idée du projet de labyrinthe, elle qui depuis toujours semble un puits sans fond d’idées neuves. Elle parla de ce qu’elle imaginait à Isabelle Vilchenon qui était alors assistante-directrice du Centre. Celle-ci, à son tour, demanda à une de ses amies, Geneviève Durocher, de dessiner dans ses moments libres, de façon bénévole, ce qui pourrait servir de plan pour une réalisation ultérieure, sans lui donner, cependant, quelque spécification que ce soit en termes de dimensions, de niveau de difficulté ou de type de matériel à utiliser. Ce fut avec ce dessin, alors qu’elle cherchait quelqu’un pour finaliser le projet, que Lorraine me demanda si, à mon avis, le labyrinthe imaginé par Geneviève était faisable.
Sur-le-champ, le dessin me plut beaucoup. On aurait dit un grand haricot, allongé nord-est – sud-ouest, avec de belles formes courbes. En allant de la périphérie vers le centre, étaient tracés une succession de trois longs sentiers parallèles, séparés par des haies, mais interreliées les uns aux autres dans un ensemble astucieux de passages ou de zones sans issue. Le cœur même de l’œuvre se divisait en trois parties : deux petites chambres intérieures dans les extrémités est et ouest – lesquelles sur le coup me semblèrent pouvoir être associées au ciel et à l’enfer – puis, entre ces deux zones ouvertes, un étrange ensemble de courts corridors perpendiculaires aux longs sentiers principaux et qui ne menaient nulle part sinon à un minuscule réduit central, lequel à son tour me fit penser aux limbes des Chrétiens. Pour ce qui est des entrée et sortie principales, une se trouvait au nord, l’autre au sud. Devant un plan si intéressant, je ne tardai pas longtemps à répondre à Lorraine que oui, je croyais que le labyrinthe était faisable en ajoutant que je serais intéressé à m’occuper de sa réalisation même si déjà je me sentais bien accaparé par mes nombreuses responsabilités de père, de professeur et de jardinier.
En premier lieu, j’allai évaluer sur place où pourrait être le meilleur endroit pour un tel projet sur le terrain du Centre communautaire. Ensuite, en fonction de l’espace disponible, je pus établir une échelle de conversion pour le contour général du haricot. Cependant, avant de procéder à la transposition du dessin sur le sol, je devais m’assurer que la superficie intérieure prévue pour le projet fût suffisante pour permettre la plantation des haies et la réalisation de tous les sentiers prévus. Évidemment, pour pouvoir faire pareille vérification, je devais décider avant tout de quoi seraient faites ces haies et établir leur largeur comme celle des sentiers.
Je n’avais aucune expérience dans la plantation de haies. Je consultai à ce sujet les quelques livres de jardinage et d’horticulture que nous avions à la maison et, heureusement assez rapidement, je pus arriver à la conclusion que, dans notre cas, l’idéal serait d’utiliser des cèdres étant donné que, dans les environs, de ces arbres poussaient par milliers. Ensuite, pour être certain que les haies seraient les plus denses possible, je planifiai que celles-ci seraient doubles, constituées de deux rangées séparées de 1½’ (45 cm), leurs arbres placés à 2’ (60 cm) l’un de l’autre et disposés en quinconce avec ceux de la rangée d’en face. Ainsi, en additionnant le pied et demi de l’espace entre les deux rangées au pied et demi d’envergure des branches de part et d’autre, j’avais besoin de 4½’ (135 cm) de largeur pour chaque haie. Pour ce qui est des sentiers eux-mêmes, je ne voulais pas prévoir plus de 3’ (90 cm) de largeur de façon à favoriser une impression d’enfermement, partout dans le labyrinthe.
Avec ces mesures en main, rapidement je me suis rendu compte que le dessin de Geneviève prévoyait trop de sentiers. Ce serait impossible de tous les intégrer dans l’espace prévu. Il fallait donc simplifier le dédale imaginé tout en conservant le plus possible le concept original et ses principales composantes. Ce ne fut pas difficile. Le seul changement que j’eus à faire fut d’éliminer un des trois longs sentiers donnant la forme au haricot. Ainsi, tout était maintenu, les chambres centrales comprises.

À cette époque, c’était Henri-Paul Molaison, un de mes amis, qui était directeur du Centre. Ensemble, nous avons travaillé à reproduire sur le sol le plan final avec l’échelle de transposition choisie. Pour commencer, avec des cordes, nous avons établi un rectangle de 90` (27,4 m) par 100’ (30,4 m). Ensuite, encore avec des cordes, à chaque dix pieds (3m) de distance, de l’est à l’ouest puis du nord au sud, nous avons tracé un quadrillé identique à celui tracé sur le dessin. De cette manière, il nous était possible et relativement facile d’indiquer précisément sur le sol, avec des petits piquets, les différents points de plantation (environ 1000) qui, ultimement permettraient de constituer simultanément et les haies et les sentiers.
Ce ne fut pas possible de terminer cette étape des travaux en une seule journée. Lorraine, le jour suivant, vint me donner un coup de main. Ensemble, nous réussîmes à compléter la partie centrale du dédale, la plus difficile, à cause de ses trois chambres intérieures et de ses nombreux courts sentiers. Quelle joie nous avons ressentie, cependant, quand nous avons réalisé, en allant de plus en plus vers le centre, que finalement il ne nous manquerait pas d’espace pour compléter tout ce qui avait été planifié! Quelle joie aussi à voir, tout autour de nous, ces centaines de bouts de bois bien dressés, qui, malgré leur apparent manque d’organisation, pourraient un jour se transformer en un magnifique labyrinthe!
La tâche de trouver et de transporter les cèdres dont nous avions besoin pour le projet n’a pas causé de problème. Je repérai rapidement, en effet, une section des fossés de la route 132 où poussaient des milliers de ces petits arbres, d’à peine deux ou trois ans d’âge qu’il était facile de déterrer même sans creuser de trous. Avec l’aide d’Henri-Paul, en quelques heures de travail, j’avais assez de plants pour nos besoins. La corvée de plantation pouvait commencer.
Finalement, le 12 mai de cette année 2001, 18 bénévoles répondirent à l’appel lancé par le Centre communautaire : une journée merveilleuse de travail collectif dans une ambiance agréable et pleine de bonne humeur. Des petits groupes se sont naturellement constitués, souvent faits de quelques planteurs et d’un arroseur, et se sont mis de leur propre initiative à réaliser une ou l’autre section du tracé. À chaque piquet, un cèdre, et comme les plants ne dépassaient pas 30 cm de haut, un seul coup de pelle suffisait pour faire une fente dans le sol et y insérer les courtes racines. Ainsi, en moins de quatre heures, tout était terminé. Le labyrinthe arrivait au monde, encore minuscule, mais complet et avec toutes ses composantes.


La transplantation fut un succès. Très peu de plants ne réussirent pas à survivre. L’année suivante, en mai, Henri-Paul et moi, nous en remplaçâmes environ 75. Deux années plus tard, en 2004, deux de nos garçons, Gabriel et Jérôme, avec de leurs amis, m’aidèrent à faire d’autres corrections, cette fois-là en mettant une quarantaine de nouveaux plants en terre. En 2009, Lorraine vint à son tour me donner un coup de main pour remplacer environ cent plants qui n’avaient pas réussi à supporter les derniers hivers. Plus tard, en 2015, deux de nos petits-enfants, Félix et Laora, participèrent à modifier le tracé original en déplaçant l’entrée principale, du nord à l’ouest, de manière à ce que celle-ci soit directement reliée au nouveau terrain de jeux que la municipalité venait d’installer tout à côté. Enfin, en septembre 2016, je me suis résolu à me mettre à boucher neuf trous que les enfants avaient faits dans les haies au cours des années. La réparation était plus compliquée cette fois-là. D’abord, comme les cèdres avaient déjà beaucoup grandi, je devais en trouver des nouveaux qui avaient presque deux mètres de haut et réussir à faire de la place pour leurs grosses racines parmi toutes les autres autour. Ensuite, il me fallait camoufler les nouveaux sentiers qui avaient été créés au travers de ces trous, puis les faire oublier en y mettant des sections de pelouse. Cela valait la peine. Le dédale des sentiers retrouvait ainsi l’essentiel de son parcours original.





Au cours des dernières années, le concierge du Centre communautaire, M. Gérald Kennedy, a assuré de façon admirable l’entretien du labyrinthe. Il a régulièrement vu à ce que les sentiers gardent leur pleine largeur en taillant les branches latérales puis, à quelques reprises, au printemps, au moment où la neige se transforme en une croûte capable de le porter, il a fait le tour de tous les arbres pour en tailler la cime. L’ensemble est maintenant mature et en pleine santé, très populaire autant chez les enfants que chez leurs parents qui y trouvent un lieu divertissant, unique en son genre dans les environs. Ce qui n’était d’abord qu’une idée, sortie de l’imagination si créative de Lorraine, est maintenant bel et bien en place depuis 20 ans cette année. Bien des gens ont contribué à sa réalisation. Toute la collectivité s’en fait une fierté.
Louis Morin
Douglastown
25 janvier 2021
